Vocabulaire

ArgentColinéaritéCupiditéDouble effetÉthique/MoraleISRLégalismePersonneQuestionnement éthique

ARGENT

Dès 1295 le franciscain Pierre de Jean Olivi, dans son Traité sur les contrats, préconise de vivre l’argent comme une unité de mesure et non comme une fin en soi, et introduit une distinction cruciale entre le prêt à la consommation – qui ne peut donner lieu à un profit, car il répond au devoir d’aider son prochain dans le besoin, par exemple un paysan qui doit faire la césure entre deux récoltes – et le prêt lié à un investissement – qui implique un risque, ce qui justifie le profit. Il distingue aussi le travail physique, le labor, qui permet la conservation de l’existence, de l’industria, qui englobe la capacité d’initiative, le fait de bien travailler ainsi que les risques pris pour la production et la commercialisation.

COLINÉARITÉ :

Demander à une entreprise d’être éthique ou responsable vis-à-vis de la société en général et/ou de son territoire en particulier, c’est lui demander de contribuer à l’utilité / intérêt général, exprimé par ses parties prenantes (clients, salariés, fournisseurs, actionnaires, banques, collectivités publiques …). Une entreprise « éthique » est une entreprise qui ne poursuit ses intérêts propres que dans la mesure où ils sont compatibles avec ceux d’autrui. Le fait que l’intérêt général puisse être colinéarisé avec la performance de l’entreprise ne le dénature pas, mais montre que l’entreprise et la société sont sur des trajectoires convergentes. Ainsi, la société SEB, plutôt que de continuer à demander à ses vendeurs de « gommer » les défauts de ses produits, a récemment entrepris de se positionner comme un champion de la lutte contre l’obsolescence programmée en créant, dès la conception, des produits réparables, et en assurant une continuité de service sur 10 ans, pour faire en sorte qu’ils soient effectivement réparés. De la même façon, de nombreux groupes commencent à montrer, au travers des 17 Objectifs Développement Durable des Nations-Unies (ODD), que l’entreprise et la société sont colinéarisées, et que, dans une perspective de développement durable, leur intérêt propre ne se déploie que dans le respect de l’intérêt général. CSR Europe, réseau de plus de 10 000 entreprises européennes pour la RSE, a ainsi présenté une étude en mai 2017 montrant le “potentiel économique” des ODD.

CUPIDITÉ

Quatre siècles avant JC, Aristote dénonçait déjà la chrématistique, à savoir la perversion qui fait de l’argent une fin en soi. De la même façon, Tite-Live fustigeait la luxuria (le goût de la richesse) et l’avaritia (l’âpreté au gain). Plus près de nous Molière moquait « l’avarice et les avaritieux » (L’Avare Acte I scène 3, 1668), et Nietzsche dénonçait chez ses contemporains « la terrible impatience de voir que l’argent s’amasse si lentement et une passion et un amour tout aussi terribles pour l’argent amassé » (Aurore, 1880).

DOUBLE EFFET

Principe éthique qui pose qu’il n’est moralement acceptable de faire du mal à quelqu’un que si, celui qui fait du mal, a en vue un plus grand bien, et si le mal fait à la personne n’est pas à un moyen, mais un effet secondaire, voire temporaire, de l’action. Les principales conventions internationales régissant le secteur de l’armement sont fondées sur ce principe. Ainsi, pour ne pas être « controversé », un armement doit viser principalement des objectifs militaires, et avoir pour but de « libérer » des populations civiles. De même, les dégâts collatéraux aux populations civiles ne doivent pas être démesurés par rapport à l’atteinte de l’objectif militaire, que ce soit pendant le conflit ou après (ex : mines encore actives).

ÉTHIQUE / MORALE :

Éthique vient du grec èthika, qui renvoie d’une part à l’habitude, aux mœurs ou à la coutume (éthos), et d’autre part au caractère (êthos).
Cette étymologie indique que la vertu est le fruit d’un comportement répété : les pensées se transforment en paroles, puis en actions, qui deviennent des habitudes, et forment le caractère. Cicéron ayant, le premier, traduit ta èthè, par mores, les mœurs, « morale » vient du latin moralis, relatif aux mœurs. Mais quand il y a deux mots pour un seul concept, l’usage tend à les distinguer. Cela a été fait pour librairie, qui vient du latin librarius, et bibliothèque, qui vient du grec bibliothếkê, alors même qu’ils sont tous deux relatif aux livres (liber / biblia)[1].
On distingue donc aujourd’hui l’éthique et la morale selon leur champ d’application (universel pour la morale, particulier pour l’éthique), leur statut (absolu ou relatif), leur modalité (impérative ou hypothétique), leur principe (devoir ou désir), leur contenu (commandements ou recommandations), leur visée (vie juste ou vie bonne), leur idéal (sainteté ou sagesse)…, mais c’est une convention.
Dans les deux cas, pour les philosophes antiques, il ne s’agit pas tant de distinguer le Bien du Mal, que de rechercher la vie bonne, c’est-à-dire la vie à la fois heureuse pour compte propre, et pour compte d’autrui, donc de concilier l’intérêt général et le sien propre.

ISR – Investissement socialement responsable

Le terme d’Investissement Socialement Responsable (ISR), qualifie la prise en compte de critères dits « extra-financiers », c’est-à-dire Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG) dans le processus de sélection des investissements. L’ISR donne lieu à des descriptions diverses, et même parfois contradictoires, car les acteurs financiers qui le pratiquent le font :

  • soit défensivement pour investir seulement dans des entreprises dont les pratiques sont compatibles avec leurs valeurs ou celles de leurs clients,
    soit, dans un souci de neutralité, pour se prémunir des risques ESG auxquels peuvent être confrontées les entreprises dans lesquelles ils investissent,
  • soit offensivement pour  identifier des opportunités de croissance dans des entreprises ou des secteurs d’activité qui, via la commercialisation de produits éco-conçus, l’utilisation de ressources naturelles limitée, etc. savent s’adapter ou anticiper de nouvelles attentes des clients ou de nouvelles contraintes économiques.
  • L’ISR négatif, qui exclue les entreprises controversées (essentiellement celles liées à l’industrie du tabac, de l’armement, de l’alcool, du sexe ou du jeu) est construit sur un modèle très directement inspiré de l’éthique des principes : un investissement est qualifié de responsable s’il permet à ses promoteurs de « garder les mains propres ».

L’ISR positif, qui sélectionne les « meilleurs de chaque classe », privilégie une éthique des conséquences : un investissement est qualifié de responsable s’il augmente le nombre d’entreprises ayant de bonnes pratiques environnementales et sociales.
L’ISR thématique, qui sélectionne les entreprises dont la stratégie et les pratiques de gestion répondent aux enjeux d’un développement durable (Green Chips) et/ou qui investissent dans des secteurs exemplaires au regard de la contribution aux transitions énergétique et écologique, et qui se financent par des Green Bonds, privilégie une éthique des vertus : un investissement est qualifié de responsable s’il est fait dans des entités qui s’engagent à contribuer par leur « vie bonne » à la réussite de toute la société.

LÉGALISME

Selon Alexandre Soljenitsyne (cf. son discours de juin 1978 à Harvard), en ne fondant la société que sur le droit (formalisme règlementaire), et en ne limitant les hommes que par les lois, « sans vouloir aller plus haut », l’Occident leur a ôté tout contrôle personnel et individuel (« on n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire »), et donc  tout courage. Pour lui, « une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme. Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste».

PERSONNE

L’homme n’est pas un individu (un atome) mais une personne c’est-à-dire tout d’abord une dignité, qui lui est concédée parce qu’il possède tant la rationalité que la moralité, ensuite une responsabilité, qui résulte de sa liberté, et enfin une relation à autrui, puisque l‘être humain est « par nature » un être en puissance qui doit être actualisé, qui n’accomplit son humanité que par la rencontre avec ce qu’autrui lui transmet. Beaucoup ont intérêt à faire de l’homme un individu, c’est-à-dire un être faible, irrationnel et isolé. Pour Jean-Claude Michéa, « la logique du capitalisme de consommation étant de vendre n’importe quoi à n’importe qui, il lui est indispensable d’éliminer un à un tous les obstacles culturels et moraux qui pourraient s’opposer à la marchandisation d’un bien ou d’un service » (Le complexe d’Orphée).

QUESTIONNEMENT ÉTHIQUE

Les principales éthiques sont :

  • l’éthique des vertus / approche téléologique (Aristote) : le bien est fonction des fins recherchées, et donc des vertus / valeurs du sujet (ex : il faut aider quelqu’un dans le besoin, car il faut être bienveillant) ;
  • l’éthique du devoir / approche déontologique (Kant) : le bien découle d’un commandement / règle (ex : il faut aider quelqu’un dans le besoin, car il faut « faire aux autres ce que on voudrait qu’ils nous fassent ») ;
  • l’éthique des conséquences / approche utilitariste (Mill) : le bien est ce qui provoque le plus grand bonheur du plus grand nombre (ex : il faut aider quelqu’un dans le besoin, car une telle action maximise le bien-être de tous) ;
  • l’éthique des sentiments / approche sentimentaliste (Hume) : le bien découle de l’assentiment qu’il provoque (ex : il faut aider quelqu’un dans le besoin, car c’est ce que l’on attend de moi).

A ces 4 approches correspondent 4 types de questionnement éthiques : est-ce conforme aux valeurs de mon entreprise (approche téléologique) ? Est-ce conforme à la charte éthique  de mon entreprise (approche déontologique) ? Quelles seront les conséquences de mes actions sur les autres, et comment je réagirais si j’étais eux (approche utilitariste)? Serais-je à l’aise pour que mon action soit rendue publique et me soit attribuée personnellement  (approche sentimentaliste)?