Les valeurs sont-elle solubles dans la société liquide ?

L’estompement des repères collectifs stables, notamment éthiques, est-il inhérent au modèle de développement capitaliste ?  A la lumière du concept de “société liquide” proposé par le sociologue Zygmunt Bauman, questionnons l’impact de la consommation, moteur du développement économique, sur le système de valeurs collectives.

Tout le monde s’accorde aujourd’hui avec Zygmunt Bauman pour constater que la société contemporaine a un caractère de plus en plus « liquide », c’est à dire flexible et précaire. Dépourvue de poteaux indicateurs stables, elle est soumise à une évolution effrénée et perpétuelle. Nous sommes sommés de nous adapter en permanence à une conjoncture en redéfinition permanente, et tenus de participer à un consumérisme de masse aliénant, qui nous enferme dans un état d’insatisfaction perpétuelle. Or, « contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. D’où la tendance à se préserver des portes de sortie, à veiller à ce que toutes les attaches que l’on noue soient aisées à dénouer, à ce que tous les engagements soient temporaires, valables seulement « jusqu’ à nouvel ordre » 1. Nous vivons donc dans un monde où l’identité et la sociabilité des individus se construisent à coup de consommation, qui devient un moyen de s’intégrer à la société. (…)

Selon Luc Ferry, cette liquéfaction de la société est le fruit de la déconstruction des valeurs traditionnelles induite par l’innovation, cette impulsion fondamentale qui maintient en mouvement la machine capitaliste. En effet ces valeurs, dont en premier chef la morale, freinent la consommation magnifiée après-guerre par l’existentialisme sartrien2. « On ne peut pas avoir en même temps l’enfant bien élevé, cultivé et poli, et l’enfant zappeur / consommateur que l’on ne cesse de vouloir fabriquer pour que le commerce marche » 3, dans la mesure où plus on a une vie intérieure riche, et plus on est structuré par des valeurs non seulement morales, mais culturelles et spirituelles stables et fortes, et moins on éprouve le besoin de consommer à tout propos4. Pour l’ancien ministre de l’Education, ce sont les mouvements bohèmes de la fin du XIXe siècle qui, en sapant les fondements de la culture « classique » (la figuration en peinture, la tonalité en musique, les règles traditionnelles du roman, du théâtre, de la danse, et même du cinéma), ont les premiers promu l’hédonisme et l’hyperconsommation. Ils ont ainsi accompli, sans le savoir ni le vouloir, les desseins les plus profonds du capitalisme moderne, qui encourage en effet la désublimation, c’est-à-dire la satisfaction immédiate des désirs.

Dans son dernier opus, Jean-François Mattéi souscrit à l’analyse de Bauman, en posant qu’« une vie liquide, c’est une vie de consommation qui réduit l’homme à un utilisateur de produits qui s’écoulent le plus vite possible pour faire place à de nouveaux produits » 5. Il prolonge aussi le propos de Luc Ferry, à savoir que l’on a « effacé le visage de l’homme dans la peinture et la sculpture, démantelé la parole dans la poésie, l’intrigue dans le roman et le cinéma »6, mais surtout il explique le mécanisme de la déconstruction, qui consiste à substituer des processus à des structures, et à valoriser la rationalité de l’homme, sa capacité à choisir. Pour lui, « quand [dans l’art] le geste et l’événement prennent le masque du concept pour dissimuler l’absence de forme, tout devient objet d’un énoncé performatif. On peut voir dans cette rupture le rejet de l’ancien fétichisme de l’objet ; on peut aussi y reconnaitre une soumission au nouveau fétichisme du sujet »7. Cette analyse, il aurait pu, à mon sens l’étendre à l’éthique, car là aussi les « déconstructeurs », ont substitué des processus aux structures, et développé une justice « procédurale », c’est-à-dire où seule la procédure détermine si un résultat est équitable. Pour eux, ce qui compte, ce ne sont plus les fins choisies, mais le processus qui permet de les définir (cf. le postulat du voile d’ignorance de John Rawls), et la capacité à les choisir. Cette conception purement procédurale de la justice conduit à la perte de toute valeur commune et de tout sens du bien commun. En effet, elle fait du sujet un être sans racines, désengagé de la société, censé être capable de choisir seul les fins et les valeurs qui orientent ses choix, alors même que son identité est constituée par ses appartenances et ses croyances.

Jérôme Courcier

Cet article est extrait d’un article intutilé “Éthique des affaires et RSE, même combat
publié en octobre 2016 dans la revue Éthique et économie.

1 – Propos recueillis par Xavier de la Vega: Entretien avec Zygmunt Bauman
2 –  dans Pour une morale de l’ambiguïté (Paris, Gallimard, 1947) Simone de Beauvoir pose que le monde de l’être (de l’en-soi) est l’épargne, et celui de l’existence (du pour-soi) c’est la consommation, la fête, qui permet de marquer son indépendance par rapport à la chose.
3 –  Luc Ferry L’innovation destructrice, Paris, Plon, 2014, P 113
4 –  voir également Le complexe d’Orphée de Jean-Claude Michéa (Paris, limats, 2011): « Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n’importe quoi à n’importe qui, il lui est indispensable d’éliminer un à un tous les obstacles culturels et moraux qui pourraient s’opposer à la marchandisation d’un bien ou d’un service (…) Le libéralisme économique intégral porte en lui la révolution permanente des mœurs, tout comme cette dernière exige, à son tour la libération totale du marché » in Nos Limites, Gaultier Bès, éd. Le centurion, 2014, p. 25
5 –  Jean-François Mattéi L’homme dévasté, Essai sur la déconstruction de la culture, Paris, Grasset, 2015 P 37