Retrouver le sens de la vergogne…

Comment l’excès de règles collectives finit par anesthésier la capacité de chacun à régler son propre comportement. Cette introduction de  Jérôme Courcier, membre du comité scientifique d’Happy Bankers, éclaire ce paradoxe, définit les notions d’éthique et de droit et invite à retrouver le sens de la vergogne.

Le secteur bancaire souffre d’une inflation de règlementations, et ce recours trop systématique au droit réduit la confiance à une forme de crédit, un rapport créancier-débiteur qui n’offre que la possibilité de demander des comptes, confortant chacun dans l’idée que le meilleur rempart contre les aléas de la vie réside dans le repli sur soi et la crainte de l’autre. Le droit est d’ailleurs par nature minimaliste, car il ne fait que préciser les comportements attendus de la part de ceux à qui ils s’adressent. Il a une fonction purement dissuasive, puisque ce qui motive le respect des règles est la crainte des sanctions, et non un idéal ou une visée normative de transformation de la personne. De plus, en objectivant les convoitises il donne la possibilité et l’envie de la transgression.  En un sens il est « non éthique », car il laisse croire que la simple observance des règles, c’est-à-dire le respect du minimum prescrit, produit le meilleur comportement possible. C’est le « box-ticking» anglo-saxon.

Sachant que le droit prescrit la conformité d’un comportement en relation à une norme en provenance d’une source externe, et que l’éthique vise à renforcer l’autonomie du jugement individuel en la mettant en relation avec un corpus de valeurs partagées par la société, il faut retrouver une saine tension entre la force éthique intérieure et la menace d’une sanction extérieure, entre le rationnel du droit qui vise à produire un discours logique et le raisonnable de l’éthique, qui privilégie un comportement juste. Cela implique d’une part de cesser de produire du droit, puisque plus l’homme est contraint par des règles, moins il est porté à aller au-delà des règles existantes, moins il y a d’éthique, et plus la demande de règles destinée à fixer les comportements croit. Cela nécessite également de reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde.

Il faut retrouver le sens de la vergogne, ce mot qui désigne à la fois la honte et la pudeur, ce sentiment qui nous retient, ce sentiment qui instille en nous l’idée que tout ne se fait pas. Comme le dit Ronald Dworkin, « la morale [en fait ici le droit] comme les lignes d’eau d’une piscine, permet de déterminer quand une transgression constitue un tort illégitime. Les idéaux éthiques permettent eux d’évaluer si les individus, chacun dans leur ligne, nagent bien ». Parce que « nous ne sommes pas seuls dans la piscine », il me semble urgent, avant de créer des lignes d’eau en fonction des différentes nages pratiquées, ou de la vitesse de chacun, d’être attentif aux autres, et de nager … droit. Lorsque le distributeur britannique Tesco a lancé en mars 2016 sept nouvelles signatures pour ses produits frais en utilisant le mot « ferme » alors même que lesdits produits ne venaient pas de vraies fermes, il s’est fait conspuer sur les réseaux sociaux, ce qui montre que les consommateurs sont plus exigeants que le législateur, et attendent que chacun agisse comme un « tiers de confiance ».

Jérôme Courcier

Cet article est extrait d’un article intitulé « Éthique des affaires et RSE, même combat »
publié en octobre 2016 dans la revue Éthique et économie.