Investissement responsable: le tabac est-il un sujet difficile?

« Quand il doit poser une action humaine concrète, c’est-à-dire entourée de circonstances nombreuses et variables, l’être humain ne peut s’appuyer sur des principes absolus, mais sur des règles dont le propre est d’être vraies dans la plupart des cas » (Somme théologique II-II, q. 49, a. 1). Pour Thomas d’Aquin, l’éthique fait grand usage de principes généraux qui peuvent se révéler faux dans les cas particuliers. La vertu est avant tout un habitus, c’est-à-dire une disposition à délibérer au sujet des principes communs, des principes propres (à une communauté, une culture, une époque) et des circonstances, de façon à trouver le juste milieu permettant de trouver une solution proportionnée à une situation. Qu’en est-il par exemple pour le tabac ?

Le principe commun « absolu » est la liberté : chacun est libre ou non de fumer, et aucune prescription biblique n’interdit l’usage de l’herbe à Nicot. Il est néanmoins de plus en plus questionné dans la mesure où il est contraire aux valeurs corporelles constitutives de la personne humaine (santé, vigueur, beauté), contraire à l’éthique minimaliste qui pose qu’il ne faut pas nuire aux autres (cf. le tabagisme passif et le coût exorbitant des maladies liées au tabac pour la collectivité), et contraire aux « 10 commandements » selon lesquels on doit respecter la vie biologique, sous toutes ses formes.

Le principe propre à nos sociétés contemporaines est lui aussi un principe de liberté puisque, comme le tabagisme est accepté socialement, l’industrie du tabac est autorisée par la loi. Mais là encore ce principe est aujourd’hui remis en question, dans la mesure où la santé n’est plus vue seulement comme une question de traitement mais aussi de prévention, que le tabac devrait tuer un milliard de personnes dans le monde au cours du 21ème siècle et que son coût global pour la collectivité, estimé à 2 100 milliards d’euros par an, est comparable à ceux de la guerre et du terrorisme combinés.

Enfin les circonstances présentes montrent que les entreprises du secteur du tabac sont impliquées dans un grand nombre de pratiques controversées (travail des enfants, cartel, contrebande, corruption, désinformation, fraude, marketing ciblé des femmes, des enfants et des pays en voie de développement …), qui enfreignent les principes du Pacte mondial des Nations Unies, ainsi que les Principes Directeurs de l’OCDE. Récemment encore les quatre grands cigarettiers (British American Tobacco, Philip Morris, Japan Tobacco et Imperial Brand) ont été accusés, par le Comité national contre le tabagisme, d’avoir sciemment triché sur la teneur réelle en goudron et nicotine de leurs produits.

En conséquence de nombreuses institutions financières comme AXA, le FRR, le fonds suédois AP4, l’Irish Sovereign Wealth Fund, le fonds américain CalPERS, BNPP, Natixis, ABN Amro, BNZ, Aviva, CNP Assurances, Scor, La France Mutualiste, Harmonie Mutuelle … ont pris la décision de se retirer du secteur.

Et début février, c’est Philip Morris lui-même, propriétaire de 25 marques dont Malboro, distribuées dans 180 pays, qui a annoncé qu’il voulait changer de business model pour s’orienter massivement sur la vente de produits alternatifs à la cigarette (e-cigarettes, produits hybrides…).

 

Jérôme Courcier