En avant, calme et droit: regard équestre sur le management par les valeurs

Les entreprises adeptes du « management par les valeurs », comme rempart au capitalisme « débridé » (sic), font souvent assaut de grands mots, dans les entretiens d’embauche, les interviews ou les discours des membres du Comex. Décryptage par un cavalier happy banker …

Le verbe anglais ” to manage” nous vient de l’italien “maneggiare” (contrôler, manier, avoir en main), et donc du latin “manus“, via le mot français manège, lieu qui a pour principal fonction de faciliter la mise en confiance du cheval, cette dernière se manifestant par un relâchement des vertèbres cervicales et un appui léger sur le mors, c’est-à-dire … la main du cavalier. Manager c’est donc « mettre sur la main ».

De la même façon qu’en équitation les cavaliers sont prompts à comparer les vertus des différents mors (simple, brisé, droit, à double brisure ou double canon, à aiguilles, à spatule, à anneau Verdun, Baucher, Pessoa, Lhôtte, Pelham…) et enrênements, de nombreuses entreprise ont à cœur d’afficher un corpus de valeurs, sensées guider l’action des collaborateurs.

Cela part d’une bonne intention, mais en pratique c’est souvent suspect[1]. En effet, si, comme le pose l’éthique des principes d’Emmanuel Kant[2], les seules actions réellement morales sont les actions conformes au devoir (et donc universalisables), force est de constater que les entreprises prennent généralement leurs décisions en fonction de la valeur actionnariale et non de « l’usage et de l’utilité pour la communauté ». Pour paraphraser Charles Péguy, l’éthique des principes « a les mains pures, mais elle n’a pas de mains. Et nous nos mains sont calleuses, noueuses, pécheresses et nous avons quelquefois les mains pleines »[3].

Par contre, si, comme Aristote, on considère que l’éthique est une science pratique, et que « c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes », alors, même si l’entreprise agit avant tout pour compte propre, en pratiquant une éthique des vertus, elle participe à l’éthique de la Cité. Pour les grecs, la « vie bonne » est en effet la vie heureuse à la fois pour compte propre et pour compte d’autrui, et, par analogie, l’entreprise peut avoir une visée morale si elle colinéarise[4] ses objectifs avec ceux de la société, dans le cadre d’une politique RSE bien comprise, qui inclue, par exemple, les Objectifs du Développement Durable des Nations-Unies. A l’époque d’Aristote, l’éthique[5] est en effet encore une morale[6] dans la mesure où elle renvoie à une loi commune, la coutume, et non, comme pour Kant, à une injonction intérieure qui appelle l’individu à s’en tenir à des règles qu’il s’est lui-même fixées. Cette dualité est rendue en allemand par les mots Sittlichkeit[7] (ce qui m’est imposé par mon appartenance à la communauté) et Moralität (ce que ma raison m’ordonne).

Aujourd’hui, plus que de valeurs, les entreprises ont besoin de sens, car, pour filer la métaphore équestre jusqu’au bout, la meilleure façon de « mettre un cheval sur la main » est de le mettre « en avant, calme et droit »[8]. Pour la banque par exemple, cela consiste à assurer dans les meilleures conditions de sécurité : la collecte de l’épargne, sa distribution sous forme de crédits pour financer les investissements, et les moyens de paiement qui permettent les échanges et le commerce.

Jérôme Courcier

[1] cf. les pays comme la RDA ou RDC qui affichent leur « nature démocratique » dans leurs noms

[2] Immanuel Kant Fondements de la métaphysique des mœurs Première section § 9

[3] Victor-Marie, comte Hugo, essai, paru dans les “Cahiers de la quinzaine”, le 23 octobre 1910

[4] mise sur une même ligne (cf. Frédéric Lordon Capitalisme, désir et servitude, La Fabrique, 2010)

[5] du grec èthika, qui renvoie d’une part à l’habitude, aux mœurs ou à la coutume (éthos), et d’autre part au caractère (êthos)

[6] du latin moralis, « relatif aux mœurs »

[7] littéralement « l’amour de la coutume »

[8] général Alexis L’Hotte