Coupe du monde: quand la réalité dépasse l’équation.

Le 11 juin 2018, Goldman-Sachs utilisant des techniques d’intelligence artificielle basées sur 200 000 modèles et 1 000 000 de scénarios prédisait que le Brésil remporterait la Coupe du Monde de Football 2018.
Le 9 juillet 2018, à la suite de l’élimination du Brésil par la Belgique, Goldman-Sachs modifie son modèle de prédiction : la finale opposera finalement la Belgique à l’Angleterre !
Le 15 juillet 2018, la France remporte la Coupe du Monde en battant la Croatie sur le score de 4-2.

Pour le bonheur de l’Équipe de France, les pronostics de Goldman Sachs, se sont révélés faux. Mais au passage, ils ont manifesté la portée et les enjeux de la révolution silencieuse qui en cinquante ans a bouleversé le fonctionnement de tous les secteurs d’activité en général et du monde financier en particulier, l’émergence du concept d’intelligence cumulative.

De la décision algorithmique à l’intelligence cumulative

Dans son livre Petite Poucette, Michel Serres introduit la notion de « pensée algorithmique » pour décrire les procédures qui pénètrent aujourd’hui le savoir et les techniques.

La décision « algorithmique » est le premier stade de l’intelligence cumulative. Le fondement de ce processus consiste à transformer une décision individuelle ou collective en une décision probabilisée. La décision n’est donc plus le fruit d’une relation de compréhension entre deux personnes mais la résultante d’un processus de décision statistique appliquée non à un individu en particulier mais au segment d’appartenance de son profil.

Pour cela, toute personne est caractérisée par une somme de données qui permettent de rattacher son profil à un segment, chaque segment obéissant à une logique de décision différenciée et pertinente.

La notation (scoring) utilisée dans le crédit à la consommation en est une illustration connue. L’individu devenu le résultat d’une somme pondérée d’indicateurs (son âge, sa situation matrimoniale, son niveau de revenus, son respect des échéances…) est classé dans l’un des trois segments correspondant à une décision d’attribution de crédit (oui, non, peut-être).

Cette notion de notation s’est aujourd’hui étendue à de nombreux produits et services bancaires. Un individu client a plusieurs profils (transactionnel, épargne, crédit…).

Le principe est le même dans toutes les industries de grande consommation. La segmentation étant principalement utilisée à des fins de prospection ou de vente différenciées.

La décision algorithmique initialement basée sur des données quantitatives objectives s’est peu à peu sophistiquée et enrichie en s’appuyant sur trois leviers.

  • La prise en compte d’attributs comportementaux ou environnementaux qui s’appuie sur des données extra-numériques.  A titre d’exemple, la valeur comptable qui expliquait 83% de la capitalisation boursière cumulée des entreprises du S&P 500 en 1975, n’en représente plus que 13%. Les 87% c’est ce que l’on appelle l’extra-financier, le non numérique, l’environnement, le social et la gouvernance.
  • La capacité à apprendre de ses erreurs. Dans le modèle de Goldman-Sachs, l’extrême motivation des joueurs d’une équipe à effacer la déception d’une finale perdue de l’Euro faisait-il partie des critères pris en considération ? Vraisemblablement pas. Mais à n’en pas douter, ce facteur étant maintenant identifié, il y a fort à parier qu’il sera pris en compte d’une façon ou d’une autre pour la Coupe du Monde 2022.
  • L’accès à des modèles définis par d’autres. Toujours dans l’exemple de la Coupe du Monde, d’ici 2022, d’autres acteurs se prendront au jeu des prévisions. Si les uns et les autres font cause commune pour trouver le bon pronostic, celui-ci aura encore plus de fondement à émerger.

L’intégration de ces trois dimensions, qui relevait du rêve il y a encore vingt ans, a bénéficié de quatre accélérateurs : Le “Big data” qui permet de traiter des données avec une profondeur et des volumétries considérables, l’Intelligence artificielle qui affine les raisonnements algorithmiques et intègre de mécanismes d’auto-apprentissage, les nanotechnologies qui intègrent toutes formes de données : image, vidéo, voix…, le Web qui permet le partage universel de connaissance.

C’est ainsi que la révolution numérique a transformé la décision algorithmique, lui valant d’être baptisée intelligence cumulative.

Une révolution qui questionne les fondamentaux de l’industrie financière et bancaire

Si l’intelligence cumulative impacte peu le monde du foot, en tout cas pour le moment, elle a commencé d’ébranler en profondeur le monde de la finance.

Le banquier d’aujourd’hui n’est plus le banquier d’hier mais pas encore le banquier de demain. Sa métamorphose est à la fois incomplète et incomprise.

L’intelligence cumulative donne lieu à une redistribution globale, douloureuse mais passionnante, à laquelle chaque banque répond à sa façon, redonnant un vrai sens au terme de stratégie. Le modèle optimal ou de référence n’a pas encore émergé.

Elle pose en tout cas trois grandes questions qui ont toutes à voir avec la raison d’être des banques et donc leur pérennité:

  1. Le périmètre : L’intelligence cumulative est-elle pertinente pour toutes les activités? Quelles sont ses limites ? Quelles précautions de mise en œuvre ?
  2. La relation au client : Le dédoublement entre l’homo-sapiens et l’homo-numericus est une opération indispensable pour utiliser l’intelligence cumulative mais le banquier ne doit pas oublier qu’il a physiquement, face à lui, le premier nommé. Or, aucun client ne souhaite être réduit à des variables algorithmiques aussi sophistiquées soient-elles. Quels mécanismes doit-on inventer pour faire à nouveau du banquier un interlocuteur d’un individu et non d’un profil?
  3. La mise en œuvre systématique de processus correctifs : si l’intelligence cumulative tend vers la pertinence absolue, elle s’appuie sur une modélisation cognitive nécessairement réductrice par rapport au sujet réel (nous !). Imaginons que les concepteurs du processus d’intelligence cumulative fixent une exigence de pertinence à 99,9 %, en contrepartie il accepte de se tromper une fois pour mille. Mais celui qui est concerné par cette défaillance exceptionnelle du modèle prédictif peut se trouver confronté à une situation dramatique pour son ménage ou son entreprise. Il y a donc nécessité de considérer que l’exception n’est pas exceptionnelle et qu’elle mérite un traitement individualisé et systématique.

Une révolution bancaire d’une portée sociétale

La portée de cette transformation transcende l’univers concurrentiel et dépasse le monde bancaire stricto-sensu pour quatre raisons :

  • Elle a des conséquences macro-économiques (dimensionnement et localisation des emplois notamment, importance et qualité du financement de l’économie) qui par définition concerne aussi bien l’État que les collectivités locales.
  • Elle n’est pas cantonnée à l’industrie financière, car le développement de l’intelligence cumulative touche toutes les industries et donc, ses propres clients, provocant des résonnances économiques et organisationnelles dont il faut prendre la mesure.
  • Par ailleurs, elle impacte également le corps social bancaire, c’est-à-dire l’ensemble des collaborateurs du secteur bancaire et financier confrontés à une redéfinition de l’exercice de leur métier.
  • Enfin, pour être perçue et comprise, elle impacte la culture et les comportements car le temps des inventeurs n’est pas celui des utilisateurs.

Face aux défis de l’intelligence cumulative, il y a donc une évidence à cumuler l’intelligence de tous les acteurs de ce secteur dans une réflexion organisée. C’est l’ambition de cette analyse que d’appeler les banquiers d’aujourd’hui à rendre intelligible cette révolution silencieuse qui va faire émerger des modes de décision et de relation de plus en plus pertinents et adaptés et à redonner ainsi toute sa lisibilité au métier de banquier, dépositaire naturel de la confiance et facilitateur des échanges et des projets.

Le retour en force du facteur humain dans l’équation organisationnelle et décisionnelle du monde bancaire et financier. Un enseignement inattendu de la victoire des Bleus.

 

Jean-Louis Dufloux
Vice-Président de Cognizant Consulting
Membre du Comité Scientifique d’Happy Bankers

Béatrice de Gourcuff
Co-fondatrice de Companieros, l’école du sens au travail
Initiatrice du réseau Happy Bankers