Individu ou personne : qu’est-ce que l’homme… ?

Les Happy Bankers ont très vite compris que tout questionnement éthique se réfère à un cadre anthropologique qui lui-même doit être questionné. En définissant la personne par opposition à l’individu, Jérôme Courcier, membre du Conseil scientifique, en éclaire une facette: il n’y a de responsabilité, et donc d’éthique qu’en relation avec autrui.

L’homme n’est pas un individu (un atome) mais une personne c’est-à-dire tout d’abord une dignité, qui lui est concédée parce qu’il possède tant la rationalité que la moralité, ensuite une responsabilité, qui résulte de sa liberté (de son vouloir et non-vouloir), et enfin une relation à autrui, puisque l‘être humain est « par nature » un être en puissance qui doit être actualisé, qui n’accomplit son humanité que par la rencontre avec ce qu’autrui lui transmet.

Mais il faut, à mon sens,  rappeler pourquoi beaucoup ont intérêt à faire de l’homme un individu, c’est-à-dire un être faible, irrationnel et isolé. Tous les totalitarismes cherchent à détruire le tissu social, la relation à autrui,  pour transformer la communauté en une masse indifférenciée (cf. Hannah Arendt). De la même façon « la logique du capitalisme de consommation étant de vendre n’importe quoi à n’importe qui, il lui est indispensable d’éliminer un à un tous les obstacles culturels et moraux qui pourraient s’opposer à la marchandisation d’un bien ou d’un service » (Jean-Claude Michéa Le complexe d’Orphée).

De fait, ce n’est qu’en regardant l’autre comme une personne et non un individu, que nous «reprendrons conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde » (Encyclique Laudato Si) .

En effet, dans la mesure où, selon Paul Ricœur, être c’est “être avec”, le sujet n’est ni extérieur ni antérieur à la relation à l’autre, il n’existe que dans cette relation, et le regard des autres l’oblige. Ce regard George Orwell l’appelle « décence commune », et Albert Camus, « empêchement ». Pour le premier, le sens spontané de ce qui doit se faire ou ne doit pas se faire, crée passivement des liens de confiance et de solidarité entre les hommes ordinaires, et donc les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune. Pour le second, le sens de la limite, l’inhibition, l’impossibilité de faire tout ce que l’on veut, d’aller jusqu’au bout de son fantasme, de déchainer ses pulsions, permet de conserver son humanité.

Reste à se questionner sur la place d’une telle réflexion dans la vie de l’entreprise… Si les entreprises recrutent des gens surdiplômés et compétents pour ne leur laisser exprimer que le plus petit dénominateur commun entre eux, et ne jamais leur demander d’être réellement au maximum de leur potentiel, c’est que  la bêtise est utile au fonctionnement des entreprises, en évitant que toutes les décisions soient remises en cause ou non-exécutées quand les avis divergent, et que les « process » ne soient pas respectés (Mats Alvesson et André Spicer The Stupidity Paradox: The Power and Pitfalls of Functional Stupidity at Work).

 

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