Interview Daniel Lebègue: La banque n’est pas une activité comme les autres

Le 14 septembre, l’ORSE (Observatoire de la Responsabilité Sociétale de l’Entreprise) publie un guide sur l’éthique des entreprises: Éthique, Responsabilité et Stratégie d’entreprise.

A cette occasion, Daniel Lebègue, président de l’ORSE* a accepté de répondre aux questions des Happy Bankers sur les enjeux éthiques spécifiques de la banque.

Comment voyez-vous la place de la banque dans la société?

La banque n’est pas une activité comme les autres. D’ailleurs, dans le plus ancien code écrit du monde, le Code de Hammourabi (1750 av J.C) le métier de prêteur est un des seuls à faire l’objet d’une règlementation. En effet, la banque est le système sanguin de l’économie et même de la société, du fait des trois fonctions vitales qu’elle assure:

  1. les moyens de paiement: il n’y a pas de société sans moyens d’échange, pour acheter, vendre, et s’acquitter de ses dettes dans des conditions sûres et incontestables.
  2. le crédit: il n’y a pas de société sans finance, dans la mesure où elle permet aux entreprises de s’équiper pour préparer l’avenir, et donc de développer le commerce et l’investissement.
  3. la protection et la gestion de l’épargne. Ainsi, Napoléon ayant abondamment puisé dans les caisses publiques pour financer ses campagnes militaires, la loi de 1816, créant la Caisse des dépôts et consignations, a visé avant tout à empêcher l’exécutif de s’approprier, d’une manière ou d’une autre, les ressources de l’établissement.

Cela montre clairement que la banque n’est pas une entreprise comme les autres. C’est d’ailleurs une activité plus réglementée que les autres. Il y a des règles et des contrôles spécifiques, édictés et mis en œuvre par des acteurs qui assurent des missions de service public: surveillance, régulation, contrôle particulier. De plus, comme elle contribue au bien commun, c’est un secteur qui fait l’objet d’une protection spécifique. Pour quelle activité humaine, les pouvoirs publics seraient-ils prêts à mobiliser des centaines de milliards € afin d’assurer sa survie, comme après la crise financière de 2008? Beaucoup de pays n’ont ainsi aucune industrie agro-alimentaire, mais tous ont un système bancaire.

Pour faire bien son métier financier, suffit-il de respecter les règles édictées par les pouvoirs publics?

Les légalistes disent “nous respectons le règlement. Il appartient à l’État et au régulateur d’édicter les règles.” Mais il ne suffit pas d’être légalistes pour bien faire son métier, notamment financier. Il y a aussi la question de l’éthique: comment un secteur prend-il en compte les valeurs qui font consensus dans la société? On attend du banquier qu’il aille au-delà de la loi, de la simple conformité aux règlements. L’intérêt du guide pratique de l’ORSE est de définir cette responsabilité sociétale, cette éthique.

Est-ce que l’entreprise financière comme toute autre, ne doit rendre compte et surtout créer de la valeur que pour ceux qui ont apporté le capital?

Non, l’entreprise de finance doit “délivrer”, performer, créer de la valeur pour l’ensemble de ses parties prenantes, et s’inscrire dans l’intérêt général, voire participer à la transformation du monde. En 1993, les membres de l’Afep se sont posé la question de savoir si l’entreprise devait être « citoyenne », et une grande majorité a répondu par la négative. Aujourd’hui, tous rivalisent pour affirmer tant leur contribution au Développement Durable que leur Responsabilité Sociétale d’Entreprise (RSE).

A ce sujet, un point d’éclairage, qui concerne surtout la France. Pendant des siècles, on a considéré en France que seul l’État incarne l’intérêt général. C’est terminé! Comme dans d’autres pays, maintenant on considère que l’intérêt général est co-construit par une pluralité d’acteurs: l’État certes, mais aussi les entreprises, les syndicats, les associations… Les codes de gouvernance émanent d’ailleurs de plus en plus des professionnels et non plus du législateur.

Comment s’explique la dégradation de la confiance que l’on constate aujourd’hui vis-à-vis des banques?

La crise de 2008 a en effet eu des conséquences ravageuses sur l’image des banques, l’opinion publique ayant fait le constat que certains établissements financiers avaient eux-mêmes organisé la catastrophe, notamment au travers du système de sub-primes, et qu’une partie de la communauté financière avait perdu ses repères.

La finance, plus que toute autre activité humaine, reposant sur la confiance, la question est donc de savoir comment recréer de la confiance, dans la mesure où, si les citoyens ont confiance dans le système financier, ils doutent de l’éthique des acteurs bancaires.

La réponse de l’État et du régulateur a été de renflouer le système par une mobilisation de fonds publics, ce que les citoyens comprennent mal. C’est un peu injuste pour les banques françaises qui ne sont pas à l’origine de la crise et qui n’ont pas pesé sur les finances publiques. Si le système financier forme un tout, il faut néanmoins faire un distingo entre les banques anglo-saxonnes et les autres, distingo que ne fait pas le grand public.

La réponse du régulateur a également été d’augmenter les fonds propres: la régulation prudentielle exige des FP multipliés par 5. Mais, on ne peut pas répondre à la crise de 2008 uniquement par la régulation. Il y a aussi les rémunérations, la gouvernance et l’éthique

Comment s’explique la dégradation de l’éthique bancaire ?

Du fait de la mondialisation, le modèle dominant est devenu le modèle anglo-saxon de la banque transactionnelle (les marchés). Celle-ci est beaucoup moins attentive aux besoins de base de la société (PME, artisans, épargnants…) que la banque relationnelle, du modèle latin.

Mais le balancier revient. En effet, si la banque perd de vue ses fonctions vitales vis-à-vis de la société, çà ne va plus. On ne peut pas dire encore qu’il y a émergence d’un nouveau modèle prenant en compte les enseignements des crises, mais il y a un retour en arrière par rapport aux extravagances constatées.

Les banques européennes et en particulier françaises ont moins dérivé que les autres. D’une certaine manière, elles sont leaders dans l’émergence d’une nouvelle culture. Par exemple, la RSE a été introduite dans par la loi NRE dès 2001 en France. D’autre part, le reporting extra-financier des banques intègre depuis des années des critères environnementaux et autres. Dans ce registre, parmi les entreprises cotées, les entreprises françaises sont les plus en avance, dont les banques.

On observe également un énorme progrès sur la gouvernance. En deux décennies on a changé de monde. Avant, le board était un club VIP où siégeaient des clients prestigieux autour d’une table de déjeuner. Aujourd’hui, le conseil joue pleinement son rôle d’orientation stratégique et de contrôle du mangement.

Qu’est-ce qu’on peut faire pour restaurer le lien de confiance avec la banque?

Il faut faire la pédagogie du rôle vital de la banque. Je me suis félicité par exemple que les banques françaises se soient associées à la COP21. Il faut montrer que les acteurs bancaires sont en prise avec les préoccupations des Français, avec leurs besoins sociaux, qu’ils sont attentifs aux petits entrepreneurs. Et il faut continuer à professionnaliser la composition et le mode opératoire des conseils d’administration. La première mission du board, c’est en effet d’être le “gardien du capital réputationnel de l’entreprise”