L’affaire Toblerone : obéir à la loi ou à la morale… ?

La norme sociale et la loi règlent une grande partie de nos comportements, mais différemment selon la culture dans laquelle nous évoluons. En 1991, l’affaire Toblerone, fait référence à des achats privés réalisés par la ministre du travail  avec sa carte bancaire professionnelle. Le traitement de l’événement met en lumière le poids de la morale dans les normes sociales en Suède. Les Happy Bankers ont interrogé Henrik Lindell*, journaliste suédois sur le sujet.

Qu’est-ce que l’affaire Toblerone ?

Ce n’est pas une « petite affaire » concernant l’achat de 2 barres chocolatées par une femme politique suédoise qui aurait par erreur utilisé sa carte bancaire de son ministère pour des achats privés. A l’époque des faits, c’est-à-dire en 1990 et 1991, Mona Sahlin, était ministre du travail, et si elle a utilisé sa carte professionnelle, à plusieurs reprises, c’est pour un total de 53 174 couronnes (environ 5000 €). Elle savait qu’elle ne devait pas l’utiliser pour des achats personnels, et elle a donc intégralement remboursé les sommes en question, ce qui lui a évité d’être poursuivie par le Procureur général.

Quand le journal du soir Expressen a révélé les faits en 1995, Mona Sahlin était le numéro 2 du Parti social-démocrate suédois des travailleurs qui venait de gagner les élections (perdues en 1991), et devait se choisir un nouveau chef. Elle a démissionné de sa fonction suite à un sondage qui montrait que l’opinion publique suédoise désapprouvait sa conduite, car elle ne se sentait plus légitime pour diriger un parti « ouvrier », réputé pointilleux sur les questions éthiques.

Depuis plusieurs autres ministres ont été amenés à démissionner, l’une pour avoir payé au noir la nourrice de ses enfants, et l’autre pour avoir omis de s’acquitter de la redevance audiovisuelle pendant seize ans.  On notera également qu’au printemps dernier, alors que Mona Sahlin avait été nommée coordinatrice de la lutte contre la radicalisation, elle a de nouveau été poussée vers la sortie après avoir menti sur le salaire de son ex-garde du corps, afin de lui permettre d’obtenir un emprunt.

Pourquoi l’opinion publique a-t-elle contraint Mona Sahlin à retirer sa candidature à la présidence du parti social-démocrate ?

La Suède est un pays extrêmement conformiste, au sens où il respecte la norme. Il a une mentalité rurale avec un contrôle social très important. Il y a beaucoup de normes sociales non-écrites. La prédominance du parti social-démocrate, au pouvoir presque sans discontinuité entre 1928 et 1996, s’y explique par une révolution industrielle tardive mais très rapide de 1890 à 1930. Dans une société ultra-moderne, les suédois ont gardé leur culture, et pour eux les normes sociales doivent être respectées par tous.

Comme la Suède est un Etat-nation homogène, les changements de normes sont très rapides. Ainsi le sens de la circulation automobile est passé de gauche à droite, le dimanche 3 septembre 1967 à 5 h du matin. C’était le dagen H (« jour H » en suédois, le « H » signifiant Högertrafik, c’est-à-dire « circulation à droite »). De même la généralisation du tutoiement a été instituée en quelques années, à l’initiative du responsable de la Direction de la santé et des affaires sociales, qui l’a imposé à tous ses fonctionnaires en 1967, et avec l’aide des médias et notamment du quotidien Dagens Nyheter.

Pourquoi est-ce qu’en Suède, commettre une faute morale est-il aussi grave qu’enfreindre la loi ?

Parce que les suédois ont été formés à respecter les normes sociales. Pendant longtemps, l’église luthérienne, qui a été une église d’Etat jusqu’en 2000, a fait peur aux gens avec des expressions comme « il ne faut pas le faire, sinon Luther le verra » ou « je le dirai à Jésus ». En conséquence les suédois pensent avoir intégré la loi morale, et des sujets de société chers à la social-démocratie comme l’écologie, la place des femmes, la libération des mœurs, le mariage homosexuel, l’avortement, le divorce ou la diversité culturelle font partie des conventions sociales.

 

* Henrik Lindell journaliste suédois, chef de rubrique « société » à l’hebdomadaire La Vie, père de famille de 47 ans, chroniqueur régulier de Radio Notre Dame, et auteur de ”Les Veilleurs – Enquête sur une résistance” (Editions Salvator-2014).